samedi 27 septembre 2014

On y voit plus net

Alors, on parlerait d'une semaine qui commence par la peur de mourir. Dans une Clio blanche, essence, premier modèle, lancée à toute berzingue, à toute inconsidération, au travers une avenue malheureusement fréquentée, exactement perpendiculairement au trafic. On imaginerait qu'il ne ferait presque plus jour, mais pas tout à fait nuit non plus, luminosité médiocre quoi, de laquelle jaillirait un faisceau de lumière jaune qui s'éclaterait en multiples rais de couleurs à l'interface de la vitre sale, côté passager. Derrière, il y aurait mes yeux pour voir cela, et de plus en plus gros, de plus en plus intensément, parce que le véhicule qui me foncerait dessus roulerait, lui aussi, à toute berzingue, à toute inconsidération. Avec tout le travail qu'il aurait à faire, larguer l'adrénaline, animer les muscles, tout ça, mon cerveau n'aurait plus le loisir de me doter d'un champ de vision de 170°, si bien que je ne verrais plus que cet animal de lumière me foncer dessus pour me dévorer tout cru et tout prostré. Il n'aurait pas non plus l'intelligence de détourner mon regard de cet étincelant prédateur pour cacher ma tête entre mes bras et mes jambes, non non, j'observerais bêtement la scène, comme la vache et son train. La vie qui defile devant les yeux, le bilan ultra rapide de son existence, les dernières sensations, foutaises. Un coeur qui martèle la poitrine, boum boum boum, le visage qui, on l'imagine, s'empourpre, les tempes qui pressent la cervelle comme un étau, l'absence d'autres sensations, d'autre vocabulaire qu'un énergique et désespéré "putain!", l'obstination du regard à fixer ce qui bouge, parlez-moi de cela, et ok, je vous crois. Et puis, à partir d'une certaine proximité, la vue se trouble et le rideau noir tombe. On n'est plus rien d'autre qu'un corps qui sent quelque chose se rapprocher de lui, certainement par anticipation, mais ça c'est ma petite théorie. Un peu comme quand la nuit, dans son lit, on ferme bien les yeux pour être sûr de l'obscurité et puis on balade sa main à quelques centimètres de son corps, assez loin et assez lentement pour que la peau ne sente pas la présence de la main, mais suffisamment près pour qu'on ressente l'existence d'un truc près de nous, on ne sait trop où, mais pas loin; alors la peau est toute exaltée, elle ressent tout, elle brûle presque, elle picote, surtout les reins. Ne me demandez pas pourquoi, hein, moi je ne suis pas médecin, moi. Mais alors, on peut tenter l'expérience du front jusqu'aux chevilles, ce sont toujours ces satanés reins qui réagissent immédiatement. Mais je m'égare là, non ? On continue. Reconstruction mentale a posteriori mais dont je ne peux me défaire, le moteur rugit, les pneus crissent, l'accélération de la dernière chance est fulgurante, on raccourcit son corps autant que possible et tout juste si on ne sent pas le souffle de l'autre qui nous rafle le dos, à une distance qui se chiffre en millimètres (là encore une de mes petites théories), en maugréant copieusement, le poing sur le klaxon. Pouf pouf, on est encore vivant, mais alors là, je suis formel, le cerveau ne recouvre pas toutes ses fonctions dans la seconde. Autant le délire du film de la vie est pipeau, autant ce qui se passe sous le pariétal (ou frontal, ou occipital, ou temporal, je ne suis pas médecin j'vous ai dit ! c'est pour la frime !) est pour le moins étrange. La machine à scénarii se lance et ce sont toutes les possibilités des accidents et de leurs conséquences qui, elles, défilent sous les yeux. On voit du bois, de la terre ou des flammes, un ciel bleu, des requiems, des étoffes noires, puis on voit un lit blanc, planté sur des pieds en innox et pourvu de mécanismes électriques. Et puis alors, place à la grande mégalomanie. Il faudrait prévenir de toute urgence elle, c'est ce qui compte, puis elle, c'est la famille, puis lui, c'est important, puis elle, tout autant, puis lui, etc, puis lui, encore etc, puis lui et enfin lui qui préviendrait le reste de la terre. Ils défileraient chacun leur tour avec des gros yeux rouges irrités , surplombés d'un front plissé et de sourcils en forme d'accent circonflexe, et ce serait effectivement l'heure du pathétique, mais sincère, bilan biaisé d'existences aux champs pondérés par les convenances et les us traditionnels. Et ce serait l'instant des ultimes révélations que je prodiguerais en échange d'autres et des dernières phrases soigneusement élaborées à l'aide d'un vocabulaire méticuleusement sélectionné dans les lieux communs réputés pour avoir un fort impact, et oui, on les voudrait pérennes, ces phrases, une belle connerie puisque ce ne seront pas elles qui parviendront à traverser la sélection du temps. Mais ce n'est pas grave. Après, respectivement, une longue déclaration d'amour d'une vie, des tendresses de fils, des conseils avisés de frère, des revendications de valeurs, de choix de vie, de passé, et puis des regrets, des regrets, des regrets, et des considérations hypocrites pour les malvenus qu'on accueille avec cette déférence hospitalière, on parlerait de la pluie et du beau temps, avec un petit interlude politique, sait-on jamais, peut être utile pour une biographie. Et tout ça, pour une jambe cassée. Et tout ça, parce qu'on a déjà vu un respirateur. Et tout ça, parce qu'on déjà connu les urgences et sa petite pièce glauque suréclairée par des panneaux de néons prétentieux, avec ce petit lit enfoncé dans une armature en fer au barreaux de laquelle sont attachés des liens en plastique pour immobiliser celui qui ressemble à une marionnette folle, un mannequin désarticulé, dans une position bizarre qui fait penser à ces dessins égyptiens, vous savez, ces hommes de profil avec les bras qui forment un "Z", mais là, il est couché et recouvert d'écume, de bile et d'excréments et un gros infirmier barbu lui administre une bonne grosse taloche très régulièrement, sans plaisir mais sans dégoût non plus, et le bruit de sa main contre la peau blaffarde et tombante de cette joue brise le rythme des bips de l'appareillage électronique de survie et de la longue complainte aiguë du respirateur, dont le soufflet enfle lentement puis s'écrase brutalement. Tout ça à cause de cette empreinte indélébile qui sent la bétadine. Mais, dans mon histoire, il ne s'agit que d'une jambe cassée et après des semaines d'intense rééducation, je retrouve mon écran 22 pouces et ma myopie. Et la vie reprend, c'est différent mais pourtant tout semble si normal; les confidences primordiales et majeures ne sont pas scellées par le temps puisque je marche à nouveau. Elles se lissent, s'estompent, se diluent dans ces mauvais souvenirs qui deviennent le socle boueux de recurrentes élucubrations philosophiques empiriques et branlantes, qu'on se plait à rendre à chaque fois un peu plus ridicule, à plusieurs, les soirs de bière. C'est ainsi que je redeviens progressivement un être comme les autres, qui faute, qui pèche, qui plait ou déplait, à nouveau soumis à la gravité terrestre et à l'erreur. Vous n'êtes pas perdus, si ? C'est quand la réflexion en arrive à ce point, lorsque l'image qui se superpose au regard commence, finalement, à ressembler tout à fait à la réalité, entendez au monde visible au travers d'une fenêtre sale d'un Clio blanche, essence, côté passager, dans une petite rue perpendiculaire à une avenue fréquentée, au soir tombant, qu'on commence à recouvrer ses esprits. Et là, tenez-vous bien, on se pose la sempiternelle question : "Qu'est-ce que je vais bien pouvoir manger ce soir ?"

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